04.05.2008

printemps des poètes (7) - Charles Baudelaire, poète surestimé.

20dbfc50627c3d12b6641d5d1d174e2b.jpg Charles Baudelaire occupe une place à part dans mon coeur parce que c'est le poète grâce auquel je suis entré en poésie. J'étais au lycée en seconde et comme souvent à cet âge-là , j'étais un peu con, voire très con, rebelle, antisocial, vêtu de noir et donc, je me retrouvais beaucoup dans les fleurs du mal. Je trouvais qu'il parvenait à mettre des mots sur des idées noires et me récitais par coeur des poèmes comme l'ennemi ou une charogne. (et puis surtout je laissais volontairement le recueil dépaser de ma poche pour que mes camarades et profs puissent voir que je lisais du Baudelaire...) Et puis avec les années, je suis devenu rieur et optimiste et alors Baudelaire m'est sorti par les trous de nez. Aujourd'hui, non seulement, je ne me retrouve plus dans ses vers mais en plus je trouve tout cela convenu et classique. Je ne vais pas vous dire qu'avec un bon dictionnaire de synonyme, on peut arriver à faire quelque chose d'approchant mais bon,y'a de ça. (par contre faire du Grand Corps Malade est à la portée de n'importe quel abruti).
Aujourd'hui, les gens de lettres ou les philosophes se proclament facilement de Rimbaud, Mallarmé ou Aragon mais rarement de Baudelaire. Par contre, à une personne désireuse de connaître les règles prosodiques ou qui voudrait se mettre au sonnet, on  conseillera du lire du Baudelaire. Ce type avait l'obsession du vers bien construit et pour lui la poésie ne pouvait se faire sans respecter des règles ancestrales. ça peut sembler être contradictoire avec l'idée qu'on se fait d'un Baudelaire 'Moderne' et précurseur du symbolisme. ça l'est. Sur le fond aussi, il cultivait l'ambiguïté . Exemple : sa hantise de l'automne et de l'hiver alors qu'on aurait pu penser que ces périodes siéraient mieux à un mec vivant une sorte de dépression permanente. Mon idée est que là encore, il était trop imprégné de classicisme et suivant la trace des romantiques, il s'est senti obligé de condamner ces saisons où la nature décline et s'endort.
Bon, maintenant que j'ai bien cassé le bonhomme, il me faut admettre que quelques poèmes échappent à cette ambiance morose. Non seulement, ils échappent mais ils sont aussi des hymnes à la beauté, à la nature et à la vie. Je pense au  'voyage' (pour l'enfant amoureux de cartes et d'estampes...) mais surtout aux correspondances, sonnet où le poète tente de déchiffrer des analogies entre l'homme et la nature. Ce poème a un sens profond mais est également de toute beauté. J'aurais pourtant une raison de le détester attendu que je l'ai étudié en classe de première de fond en comble, par tous ses bords et ses rebords.
Mais globalement quand même, je trouve que Baudelaire est largement surestimé. (Par les gens de lettres et par l'éducation nationale).

Voici les correspondances :


La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.



17.02.2008

l'hiver des poètes (3) - O.V de L. Milosz

ab6ae0caab75a23125ca7cb84d7ac4e8.jpgJ'ai ramené ce soir de la maison qui me vit grandir la grosse anthologie de Bernard Delvaille intitulée 'mille et cent ans de poésie française'. L'idée ayant motivé ce rapatriment était de la vendre sur ebay avec une mise à prix de 20€ afin de pouvoir boucler mon budget alimentaire de février. Cependant, comme ce soir j'avais l'esprit un peu triste ( comme on l'est souvent le dimanche soir), je me suis plongé dans ce bouquin...mais pas longtemps, juste le temps quand même de tomber sur un poème de Milosz. C'est beau, ça parle de terrains vagues...et de quoi d'autre, je sais pas trop. Je ne l'ai pas vraiment saisi. Mais je vais essayer. En tout cas, c'est beau, avec plein de noms propres délicieux à prononcer.

Comment m’es-tu venu, ô toi si humble, si chagrin ? Je ne sais plus.
Sans doute comme la pensée de la mort, avec la vie même.
Mais de ma Lithuanie cendreuse aux gorges d’enfer du Rummel,
De Bow-Street au Marais et de l’enfance à la vieillesse

J’aime (comme j’aime les hommes, d’un vieil amour
Usé par la pitié, la colère et la solitude) ces terrains oubliés
Où pousse, ici trop lentement et là trop vite,
Comme les enfants blancs dans les rues sans soleil, une herbe

De ville, froide et sale, sans sommeil, comme l’idée fixe,
Venue avec le vent du cimetière, peut-être
Dans un de ces ballots d’étoffe noire, lisse et lustrée, oreillers
Des vieilles dormeuses des berges, dans les terribles crépuscules.

De toute ma jeunesse consumée dans le sud
Et dans le nord, j’ai surtout retenu ceci : mon âme
Est malade, passante, comme l’herbe altérée des murs,
Et on l’a oubliée, et on la laisse ici.

J’en sais un qu’obscurcit un cèdre du Liban ! Vestige
De quelque beau jardin de l’amour virginal. Et je sais, moi, que le saint arbre
Fut planté là, jadis, en son doux temps, afin
De porter témoignage ; et le serment tomba dans la muette éternité,

Et l’homme et la femme sans nom sont morts, et leur amour
Est mort, et qui donc se souvient ? Qui ? Toi peut-être
Toi, triste, triste bruit de la pluie sur la pluie,
Ou vous, mon âme. Mais bientôt vous oublierez cela et le reste.

Quand venait l’hiver des faubourgs ; quand le chaland
Voyageait dans la brume de France, qu’il m’était doux,
Saint-Julien-le-Pauvre, de faire le tour

De ton jardin ! Je vivais dans la dissipation
La plus amère ; mais le cœur de la terre m’attirait
Déjà ; et je savais qu’il bat non sous la roseraie
Choyée, mais là où croît ma sœur ortie, obscure, délaissée.

Ainsi donc, si tu veux me plaire —après ! loin d’ici ! toi
Murmurant, ruisselant de fleurs ressuscitées, toi jardin
Où toute solitude aura un visage et un nom
Et sera une épouse,

Réserve au pied du mur moussu dont les lézardes
Montrent la ville Ariel dans les chastes vapeurs,
Pour mon amour amer un coin ami du froid et de la moisissure
Et du silence ; et quand la vierge au sein de Thumîm et d’Urîm

Me prendra par la main et me conduira là, que les tristes terrestres
Se ressouviennent, me reconnaissent, me saluent : le chardon et la haute
Ortie et l’ennemie d’enfance belladone.
Eux, ils savent, ils savent.

28.01.2008

l'hiver des poètes (2) - Stéphane Mallarmé

259bd212efa9bdef1b0f38faf25631c3.jpgJe n'ai jamais trop accroché à Stéphane Mallarmé. Jusque-là, je trouvais sa poésie trop hermétique, difficile et surtout pas très agréable à lire, ce dernier point étant important puisque je peux aimer un poème agréable à lire même si je ne le comprends pas. Il y a des quatrains entiers du bateau ivre de Rimbaud dont on ne comprend rien mais qui sont d'une splendeur sans égal.

Mais c'est la personnalité même de Mallarmé qui peut agacer. Très exigeant avec la poésie, il faisait partie, à mon sens de ces poètes "professionnels" sculptant ses vers dans la difficulté et n'étant satisfait qu'après maintes et maintes retouches. En clair, tout cela manquait de spontanéité et de cet esprit dilletante qui fait qu'on est un poète dans l'âme..

C'est après avoir lu Cendrillon de Eric Reinhardt où il est beaucouo question de SM que j'ai eu cependant envie de m'y replonger. Et finalement, - peut-être suis-je aujourd'hui assez mûr pour le lire - je me surpris à me délecter de nombreux vers du grand Mallarmé. La poésie de Mallarmé est très profonde et très riche en mots 'extrêmes' ou 'absolus'. Concernant la prosodie, beaucoup regretteront l'obsession du poète à respecter scrupuleusement toutes les règles du sonnet. Perso, j'ai toujours préféré la poésie clasique à la poésie en vers libres. sans doute mon côté cartésien.

Tiens et Mallarmé peut-être joueur à certains moments..comme le prouve ce poème où il transcrit en vers son carnet d'adresse :

                                                                                                                    

 Leur rire avec la même gamme                                  
Sonnera si tu te rendis
Chez Monsieur Whistler et Madame,
Rue antique du Bac II0.

Rue, au 23, Ballu.
J’exprime
Sitôt juin à Monsieur Degas
La satisfaction qu’il rime
Avec la fleur des syringas.

Monsieur Monet, que l’hiver ni
L’été, sa vision ne leurre,
Habite, en peignant, Giverny
Sis auprès de Vernon, dans l’Eure.

Villa des Arts, près l’avenue
De Clichy, peint Monsieur Renoir
Qui devant une épaule nue
Broie autre chose que du noir.

Paris, chez Madame Méry
Laurent, qui vit loin des profanes
Dans sa maisonnette very
Select du 9 Boulevard Lannes.

Pour rire se restaurant
La rate ou le charmant foie
Madame Méry Laurent
Aux eaux d’Evian, Savoie.

Dans sa douillette d’astrakan
Sans qu’un vent coulis le jalouse
Monsieur François Coppée à Caen
Rue, or c’est des Chanoines, I2.

Monsieur Mendès aussi Catulle
A toute la Muse debout
Dispense la brise et le tulle
Rue, au 66, Taitbout.

Adieu l’orme et le châtaignier !
Malgré ce que leur cime a d’or
S’en revient Henri de Régnier
Rue, au six même, Boccador.

Notre ami Viélé Griffin
Savoure très longtemps sa gloire
Comme un plat solitaire et fin
A Nazelles dans Indre-et-Loire.

Apte à ne point te câbrer, hue !
Poste et j’ajouterais : dia !
Si tu ne fuis II bis rue
Balzac chez cet Hérédia.

Apporte ce livre, quand naît
Sur le Bois l’Aurore amaranthe,
Chez Madame Eugène Manet
Rue au loin Villejust 40.

Sans t’étendre dans l’herbe verte
Naïf distributeur, mets-y
Du tien, cours chez Madame Berthe
Manet[^Berthe Morisot^], par Meulan, à Mézy.

Mademoiselle Ponsot, puisse
Notre compliment dans sa fleur
Vous saluer au Châlet-Suisse
Sis route de Trouville, Honfleur.

Rue, et 8, de la Barouillère
Sur son piano s’applique à
Jouer, fée autant qu’écolière
Mademoiselle Wrotnowska.

Si tu veux un médecin tel
Sans perruque ni calvitie
Qu’est le cher docteur Hurinel
Treize, entends- de la Boétie.

Prends ta canne à bec de corbin
Vieille Poste (ou je vais t’en battre)
Et cours chez le docteur Robin
Rue, oui, de Saint-Pétersbourg 4.

J'imagine la réaction du facteur lisant une adresse écrite de la sorte. Parait-il en tout cas que Mallarmé a utilisé toutes ces adresses telles quelles et que toutes les lettres sont arrivées..

Loïc, 22h10

 

16.01.2008

l'hiver des poètes

Tranquillement mais sûrement, années après années et la trentaine fleurissante, il semblerait bien que la poésie, en tant que que genre littéraire ne me parle plus. Je trouve de la poésie dans les romans, dans certains regards croisés mais je ne la cherche plus dans les vers. Ce que je cherche aujourd'hui dans les vers, ce sont de jolies tournures, des exercices de styles, des choses marrantes. par exemple, je me régale des enjambements (il faut que je retrouve le poème 'l'averse' de Goudezki, notre maître à tous.
Le poème 'Zone' d'Apollinaire pourrait être, à la seule lecture du titre l'emblême de ces lieux. Mais bizarrement, il parle plutôt du centre de Paris, grouillant et lumineux. Trop à mon goût. Mais quand même, y'a de ça ! Je trouve par ailleurs qu'il a des airs du 'villes' de Rimbaud.

A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dan une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes

10.03.2007

le printemps des poètes (2)

medium_220px-Steinlein-chatnoir.jpgOn sait tous évidemment ce qu'est un sonnet. C'est un peu désuet aujourd'hui, j'en conviens. Mais ça reste mon style préféré !!! (toujours du sépia plein les doigts hein). Dans un sonnet, comme dans tous les styles de poésie classique, les rimes ne se font qu'en fin de vers. Jean Goudezki lui est allé plus loin en étant le premier à composer un sonnet holorime. Voici comment wikipédia nous définie un sonnet holorime : ' Un poème holorime est un poème constitué de vers entièrement homophones ; c'est-à-dire que la rime est constituée par la totalité du vers, et non pas seulement par une ou plusieurs syllabes identiques à la fin des vers comme dans la rime « classique ».

Tout ça est très technique. Par principe la poésie ne devrait pas s'embarasser de tant de contraintes. Mais là, connaissant Goudezki (le plus grand poète de tous les temps), on peut penser qu'il s'agissait d'un jeu comment ils en faisaient beaucoup au cabaret du chat noir. Ce n'est ni plus ni moins que de la poésie sans prétention, pour s'amuser devant un verre d'absinthe.

Alors, évidemment, composer un sonnet holorime impose de faire des concessions sur le bon sens. Voici dont le fameux sonnet de Goudezki intitulé 'invitation' :

 

Je t'attends samedi, car Alphonse Allais, car
A l'ombre, à Vaux, l'on gèle. Arrive. Oh ! la campagne !
Allons - bravo ! - longer la rive au lac, en pagne ;
Jette à temps, ça me dit, carafons à l'écart.

Laisse aussi sombrer tes déboires, et dépêche !
L'attrait (puis, sens !) : une omelette au lard nous rit,
Lait, saucisse, ombre, thé des poires et des pêches,
Là, très puissant, un homme l'est tôt. L'art nourrit.


Et, le verre à la main, - t'es-tu décidé ? Roule -
Elle verra, là mainte étude s'y déroule,
Ta muse étudiera les bêtes ou les gens !


Comme aux dieux devisant, Hébé (c'est ma compagne)...
Commode, yeux de vice hantés, baissés, m'accompagne...
Amusé tu diras : " L'Hébé te soûle, hé ! Jean ! "


Très fort. Respect à Goudezki. Si j'avais croisé Goudezki dans une station de ski, je lui aurais dit 't'es good..eh, ski !!! ' nul...ok...

le printemps des poètes (1)

Je suppose que ce poème doit être marrant puisque hier soir, lorsqu'il me pris de le dire à voix haute à Prisca, elle a ri de bon coeur, elle qui de façon générale n'est pas trop sensible à ces choses là (encore que):

Qui qui rime avec : vingt ans ?

C'est le printemps ;

Qui qui rime avec : Beauté ?

C'est l'Eté ;

Qui qui n'inspire pas beaucoup de vers ?

C'est l'Hiver ;

Mais qui qui rime toujours avec : monotone ?

C'est fichtre bien l'Automne !!

 Ce poème est tellement inconnu que je ne l'ai pas trouver sur la toile. Celui qui l'a commis est tout aussi méconnu : Jean Goudezki. Qui est Jean Goudezki ? Là, j'ai trouvé ce poème (qui est d'ailleurs plus une plaisanterie qu'autre chose) dans l'anthologie 'les poètes du chat noir', mon livre préféré pour aller aux toilettes. Un recueil de poème comme celui ci est idéal pour le petit coin car contrairement à un roman, on peu prendre n'importe quelle page et en plus, dans le cas présent, on rie. Au Chat Noir, on riait beaucoup, fée verte aidant. Il parait clair que Goudeski ne prenait pas la poésie au sérieux. un peu l'antithèse de Mallarmé qui mettait quinze jours à finaliser un alexandrin. A part qu'il fut de l'épopée du Chat Noir, que sait-on de lui ? pas grand chose, dirait-on. Tiens, ça me donne une idée : un peu comme dans le roman 'la secte des égoïstes' de EE Schmit où un type entre dans une bibliothèque et décide de prendre un bouquin au hasard, de s'arrêter sur le premier nom propre venu et de l'étudier à l'extrême, quel que soit l'heureux élu.

Toujours est-il qu'on a ri de bon coeur. C'était la meilleure façon d'inaugurer le printemps des poètes qui aura sans doute cette année un écho assez fort du fait de la faible actualité politique et sociale en général. Demain, si vous êtes gentils, je publierai ici une de mes vieilles compositions aussi peu sérieuse que celles de Goudezki, que désormais nous vénérons tous !!