Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

livre - Page 3

  • CR263 : voyage de noces - Patrick Modiano

    voyages de noces.jpgOn retrouve dans ce livre toutes les obsessions de Modiano, comme on dit. Le narrateur, un type un peu désabusé (comme tous les narrateurs chez Modiano) et explorateur décide au lieu de partir vers une nouvelle expédition en Amérique du Sud (et sans en informer ses amis qui pensent qu'il a pris l'avion)  d'aller s'enterrer dans un hôtel en périphérie de Paris afin de retrouver la trace d'un couple d'amis, Rigaud et Ingrid qui l'avait pris en stop 30 ans plus tôt pendant la guerre alors qu'il se rendait dans le midi pour rien faire en particulier. Sans jamais l'évoquer, on devine qu'Ingrid cherche à fuir la Gestapo. Le couple se déclare en voyage de noces. Quelques années plus tard alors qu'il traîne sa misère à Rome, le narrateur apprend qu'une fille qui se trouve être Ingrid vient de se suicider dans cette même ville et dans le même hôtel que lui. Le monde de Modiano est petit, les gens se retrouvent morts ou vivants  un peu trop facilement...ou alors pas du tout. 

    Retour au présent. Le narrateur qui s'appelle Jean  retrouve dans ces lieux périphériques de Paris qu'il semble apprécier l'appartement où vécurent Rigaud et Ingrid. Celui-ci est vide et n'a pas été habité depuis que Rigaud l'a quitté et le propriétaire ne voit aucun problème à le lui louer. Dans cet appart, il ne reste pas beaucoup de traces de Rigaud à part une paire de skis et une lettre administrative où il est question d'un déménagement. 

    On apprend sur la fin que le père d'Ingrid a été enlevé par la Gestapo mais on ne sait pas pourquoi elle est allée se suicider à Rome des années plus tard...le poids du passé peut-être...Avec Modiano, on reste toujours un peu dans le flou et c'est ce qui fait le charme de ses romans. Celui-ci est un bon cru avec peut-être une petite particularité par rapport aux autres...laquelle, je ne saurais trop dire...peut-être un narrateur plus entreprenant, plus dans le feu de l'action...

    année de parution : 1990 ; lecture : août 2014, 4.5/5. kindle.

    Un nouveau Modiano pour octobre : pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

    Loïc LT

  • CR261 : juste une ombre : Karine Giebel

    compte rendu de lecture,polar,roman policier,livre,lectureUn soir, je m'apprêtais à partir faire mon footing et j’étais dans la chambre en train de me mettre en tenue quand je tombe sur ce livre dans la bibliothèque de ma femme. On le lui avait offert à noël. Son titre et sa couverture ne me donnent pas envie...mais par curiosité comme ça, je le prends et commence à le lire histoire de voir vite fait de quoi il en retourne. Je lis le premier chapitre rapidement et file.

    Plus tard en rentrant, je prends ma douche et tout et en rentrant dans la chambre, je revoir le livre et je me dis ‘tiens j’aimerais quand même bien savoir si cette Cloé sans h est une folle dingue ou quoi'.

    J’ai dévoré le livre en quelques jours.

    Si vous êtes une femme, que vous vivez seule, que vous avez peur dans le noir et que vous avez même de loin un petit côté paranoïaque, je vous déconseille cette lecture.

    Pour le reste, amateurs de sensations fortes et de films d’Hitchcock, allez l’acheter et lisez-le. Offrez-le à des amis. Karine Giebel gagne à êtres connue.

    C’est donc l’histoire de Cloé sans h après le C, belle et intelligente cadre haut placée dans une agence de pub, qui a tout pour elle et qui à partir d’un soir où elle regagne seule sa voiture, se croit poursuivie et harcelée par un type en cagoule avec une capuche. Personne ne la croit, on la prend pour une paranoïaque sauf un flic un peu barjot et désœuvré (un des rares lieux communs de ce polar). Mais l’homme a la capuche qu’elle appelle l’ombre se fait de plus en plus menaçant. Cloé perd pied.

    Ce polar est une longue descente en enfer.

    Ce que j’ai crains pendant la lecture, c’est que ça se termine par un  happy end avec le sauveur qui arrive juste au bon moment. Je ne vais pas vous dire que qu’il advient de Cloé mais le final n’est pas celui que je craignais.

    Un bon polar qui vous fait vérifier deux fois si vous avez bien verrouillé vos portes avant de vous coucher...à bon entendeur, salut.

     

    Pocket puis kindle, lecture : juin 2014, note : 4.5/5 

  • CR258 : en finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis

    61iqPu8uT-L._SL1464_.jpgCeci est une histoire vraie. Le type s’appelle Eddy Bellegueule, ça commence déjà mal pour lui. Il voit le jour dans le nord de la France (je ne dis pas  'décidément') et habite dans une maison en briques rouges. Son père est un ouvrier alcoolique qui mate des films pornos même pas en cachette et sa mère est une femme au foyer qui s’occupe de ses nombreux enfants. Tout le monde se connaît dans le village et l’on n’ aime pas trop la différence. Le soir dans les maisons, TF1 règne, les hommes boivent et battent souvent leur femme pendant que les ados font de la mobylette et se retrouvent dans des hangars ou des abris bus pour boire de la bière. Tout le monde peste contre les arabes et les noirs (absents du village pourtant). Eddy grandit dans cet univers populaire et crasse. Très vite il se sent différent. Au grand désespoir de ses parents, il préfère faire du théâtre que de jouer au foot. Ses manières efféminées font jaser, on se moque de lui. Tête de turc au collège, Eddy se refuse à admettre son homosexualité alors il se force avec les filles mais ça ne marche pas. Son corps qu’il haït et tente d’amadouer ne désire décidément pas le sexe opposé. L’enfance et l’adolescence d’Eddy sont un vrai chemin de croix, une lutte contre lui-même et contre les préjugés.

    Voici un livre qui n’arrange rien aux clichés qu’on a sur la partie la plus septentrionale de notre pays. Mais c’est une charge aussi contre la bêtise, l’ignorance et l’intolérance qui existent dans une certaine classe sociale. Mais Eddy Bellegueule (qui a changé de patronyme entre temps) ne juge pas ni ne fait  dans l’analyse sociologique ou structuraliste. C’est un constat lucide et froid qui peut agacer car on se dit qu’il en fait trop et que désormais étudiant à l’Ecole Normale, il porte peut-être un regard condescendant et parisianiste sur ce que fut son enfance. Ceci dit, je ne doute nullement de sa sincérité. Servi par une écriture simple retranscrivant souvent la façon de parler et de patoyer du nord, en finir avec Eddy Bellegueule est un témoignage très fort, sans doute une nécessité pour son auteur. 

    Je n’ose imaginer la réaction de sa famille et de ses anciens voisins à la lecture de cette lourde charge. D’autres ont déjà donné (Pierre Jourde avec pays perdu). On comprendrait l’énervement. 

    lecture : février 2014, kindle, 4/5

  • CR256 : les croix de bois - Roland Dorgelès

    les croix de bois.jpgCe n'est pas utile de faire des manières pour dire des choses simples : les croix de bois évoquent, à travers les souvenirs du narrateur, Jacques (le double de l'auteur), le quotidien dans les tranchées lors de la guerre 14-18. Le récit se compose de 17 chapitres indépendants qui sont chacun comme des tableaux représentant divers moments de la vie des soldats : l'arrière-front, le combat proprement dit, les relèves, l'attente dans les bourgs parmi les villageois. On fait la connaissance de Sulphart, de Gilbert, de Bouffioux (le ch'ti) et autres soldats aux caractères divers évidemment. Jacques, le narrateur, on se demande s'il n'est pas transparent tant il est peu mis à contribution, on ne lui adresse quasiment pas la parole, on dirait qu'il n'est là que pour écrire le livre.

    J'ai été bouleversé par ce livre (que j'ai lu non par envie mais parce qu'il m'intéressait de connaître quel roman faillit battre Proust lors du Goncourt 1919 ), par l'humanité et la fraternité unissant ces soldats quotidiennement confrontés au combat et à la possibilité de la mort, si ce n'est sa quasi-certitude, des types venant d'univers différents et qui se retrouvent soudainement soudés face à l'adversité. C'est peut-être banal que de dire tout cela, c'est rabâché sans fin depuis 100 ans mais personnellement, je n'arrive pas à me figurer que né un siècle plus tôt, j'aurais pu être à leur place. Comment aurais-je vécu de pareils moments ? L'homme arrive-t-il donc à s'habituer au pire ? C'est un peu ce qui ressort de ce roman  dont on se souvient des moments de fraternité, de franches rigolades, des taquineries, des dialogues.

    Vous verrez...Des années passeront. Puis nous nous retrouverons un jour, nous parlerons des copains, des tranchées, des attaques, de nos misères et de nos rigolades, et nous dirons en riant 'c'était le bon temps'

    Et puis, au cœur même du combat, on arrive à rire...ainsi dans cette scène où le soldat Lemoine n'a qu'une idée en tête : entasser des soldats morts devant lui et ses copains pour se protéger :

    A quelque pas de l'entonnoir, un officier était couché sur le côté, sa capote ouverte, et, dans ses doigts osseux, il tenait son paquet de pansement, qu'il n'avait pas pu dérouler.

    - on devrait essayer de le traîner jusqu'ici, dit Lemoine, ça ferait un de plus pour le parapet. Et avec le Boche qui est là, plus loin...

    - T'es pas louf ? grogne Hamel . Tu veux nous faire repérer en les empilant tous devant.

    - Ceux des autres trous s'en sont bien fait, des parapets.

    En effet, de loin en loin, tout le long de la crête, des hommes se dissimulaient, qu'on pouvait prendre pour des grappes de morts. Allongés derrière la moindre butte, blottis dans les plus petits trous, ils travaillaient presque sans bouger, grattant la terre, avec leur pelle-bêche, et, patiemment, ils élevaient devant eux de petits monticules, des taupinières qu'un souffle eut emportées.

    Et dans ce quotidien où la mort est omniprésente, vivre devient un luxe :

    Un petit, dans un coin, racle sa langue blanche avec un couteau. Un autre ne vit plus que par l'imperceptible halètement de sa poitrine, les yeux fermés, les dents serrés, toute sa forme ramassée pour se défendre contre la mort, sauver son peu de vie qui tremblote et va fuir.

    Il espère, pourtant, ils espèrent tous, même le moribond. Tous veulent vivre, et le petit répète obstinément :

    - Ce soir, les brancardiers vont sûrement venir, ils nous l'ont promis hier...

    La vie, mais cela se défend jusqu'au dernier frisson, jusqu'au dernier râle. Mais s'ils n'espéraient pas les brancardiers, si le lit d'hôpital ne luisait pas comme un bonheur dans leur rêve de fièvre, ils sortiraient de leur tombe, malgré leurs membres cassés ou leur ventre béant, ils se traîneraient dans les pierres avec leurs griffes, avec leurs dents. Il en faut de la force pour tuer un homme ; il en faut de la souffrance pour abattre un homme...

    Cela arrive, pourtant. L'espoir s'envole, la résignation, toute noire, s'abat lourdement sur l'âme. Alors, l'homme résigné ramène sur lui sa couverture, ne dit plus rien, et , comme celui-là qui meurt dans un coin de tombeau, il tourne seulement sa tête fiévreuse, et lèche la pierre qui pleure. 

    lecture: janvier 2014, kindle, note : 4.5/5

  • CR255 : l'éducation sentimentale - Gustave Flaubert

    roman, littérature, littérature française, livre, gustave flaubertL'action débute en 1840, c'est à dire en pleine monarchie dite de juillet. Louis-Philippe n'est pas le roi de France, il est le roi des français. Ce n'est pas pareil, 'roi de France' faisant trop monarchie d'avant 1789. La monarchie de juillet qui dispose d'une constitution est parlementaire. Voici à peu le contexte dans lequel notre héros, Frédéric Moreau, un jeune gentilhomme de province (de Nogent pour être précis, tout dans ce nom transpire la bonne vieille province bouseuse et inculte) monte à Paris pour y étudier le droit. Il a beaucoup d'ambition (littéraire et politique) et sa mère croit beaucoup en lui. Dans un bateau le menant à Paris, il fait la rencontre de Mr et Mme Arnoux, deux parisiens de la grande bourgeoisie. Il a le coup de foudre pour madame et arrivé à Paris,il n'a plus qu'une ambition : la retrouver et lui dire son amour. Il la retrouvera sans trop de mal et arrivera à faire partie des amis proches du couple Arnoux (Mr tient un journal consacré à l'art et fait dans le commerce de tableaux) et il passera toutes ces années à tenter d'attirer le regard de l'inaccessible Marie Arnoux. Cette dernière pleine de préjugés moraux est une mère au foyer modèle et va mettre du temps à se rendre compte que Frédéric l'aime..et qu'elle aussi. Pendant toutes ces années, la France subit des remous politiques dont Frédéric est plus spectateur qu'acteur. Il refait beaucoup le monde avec ses amis de sensibilités républicaines ou socialistes et en attendant de se faire aimer de Marie Arnoux, il devient l'amant de deux bourgeoises et va même jusqu'à faire un bébé avec l'une d'entre elles. Professionnellement, il n'avance pas et sa mère s'impatiente. L'héritage d'un oncle de Nogent lui permet de vivre sans rien faire. Il dilapide son argent en bourse ou en le prêtant à des gens qui ne le remboursent jamais. Vers la fin du roman, Marie avoue enfin à Frédéric qu'elle l'aime mais c'est trop tard, il eut fallu que tout cela se passe plus tôt. A la fin, l'empire est proclamé, Frédéric a tout raté. Il n'a aucune situation et son amour unique est définitivement perdu.

    Voilà à peu près l'histoire. Le roman m'a globalement ennuyé mais c'est normal puisqu'il est parait-il souvent considéré comme un roman où il ne se passe rien. Il se présente comme une succession de scènes avec Fred  en premier plan et moult personnages secondaires au second plan. L'éducation sentimentale du 'héros' est un échec même si quelque part, on peut trouver éminemment romantique le fait qu'il ait laissé de côté toutes ses ambitions pour l'amour d'une seule femme qu'il savait dès le départ inaccessible

    L'éducation sentimentale faisait partie des grands classiques que je n'avais pas lus. C'est chose faîte, l'année se termine bien. Le vent souffle sur la Bretagne, le chômage baisse et le fc Lorient finit plutôt bien l'année !

     

    lecture : décembre 2013

    le livre de poche, 626 pages

    note : 3/5

     

    Le roman a fait l'objet de deux adaptations cinématographiques dont la plus récente (1973) fut réalisée par Marcel Cravenne. Jean-Pierre Léaud est Frédéric Moreau et l'exquise Françoise Fabian joue Mme Arnoux. Assez pertinent comme casting. Mais il faut aimer Léaud (qui a une façon si personnelle de jouer qu'on le voit mal se mettre totalement dans la peau d'un personnage de roman).

     

     

    roman,littérature,littérature française,livre,gustave flaubert,compte rendu de lecture

     

     

  • CR253 : l'invention de nos vies - Karine Tuil

    611xRtURScL.jpgprésentation  de l’éditeur : Sam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ? À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration… « Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

    mon avis : Globalement, même si j’ai été happé par l’histoire (qui s’accélère dans la deuxième partie après une mise en route un peu poussive), l’adjectif qui me vient spontanément pour décrire ce roman est surfait. Surfait parce que pour décrire les personnages et les situations, l’auteur va à chaque fois dans l’extrême. Samir est le plus grand avocat de New York, il a le monde à ses pieds, Nina est une fille sublime et irrésistible. Samuel est le cliché de l'écrivain raté et idéaliste. Cela manque quand même singulièrement de nuance (et je ne parle pas de toute la partie consacrée au terrorisme islamique), un peu comme Eric Reinhardt lorsqu’il dépeint la mondialisation économique dans le  système Victoria. L’excès s’opère aussi dans la chute ou dans le succès. Sami/Samir Tahar subit une chute violente et inexorable (par moment, cela fait penser à l’affaire dsk notamment quand il sort de sa garde à vue sous le regard des caméras) pendant que Samuel connaît un succès aussi soudain qu'inattendu. A côté de cela,  les personnages sont attachants même dans leurs faiblesses (comme on dit), complexes (peut-être d’ailleurs que c’est pour mieux mettre en relief cette complexité que l’auteur a jugé utile de surfaire) si bien qu’on arrive à comprendre leurs motivations même lorsqu’elles sont abjectes. On excuse  à Sami/Samir d’avoir menti sur son identité, on excuse Nina de l’avoir suivi, on excuse tout à tout le monde parce que chacun à de bonnes raisons morales, profondes et personnelles d’agir comme il agit.

    Au final, c’est un récit ample et embrassant pas mal des problématiques de nos sociétés contemporaines (désœuvrement social, fanatisme religieux, discrimination raciale) mais qui avant tout met en avant le concept du déterminisme social. Sommes-nous vraiment les acteurs de nos vies ou bien tout est-il joué d’avance. ? Avons-nous le pouvoir d’inventer nos vies ?

    lecture : automne 2013 Grasset, 08/2013

    version papier : 504 pages lecture sur Kindle.

    note : 3.5 /5

     

  • CR252 : nue - Jean-Philippe Toussaint

    41qPFJEaUxL.jpgprésentation de l’éditeur : La robe en miel était le point d'orgue de la collection automne-hiver de Marie. A la fin du défilé, l'ultime mannequin surgissait des coulisses vêtue de cette robe d'ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé intégralement dans un pot de miel démesuré avant d'entrer en scène. Nue et en miel, ruisselante, elle s'avançait ainsi sur le podium en se déhanchant au rythme d'une musique cadencée, les talons hauts, souriante, suivie d'un essaim d'abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l'air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d'insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade. Nue est le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque Marie Madeleine Marguerite de Montalte, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur (Faire l'amour, hiver, 2002 ; Fuir, été, 2005 ; La Vérité sur Marie, printemps-été, 2009 ; Nue, automne-hiver, 2013)

    mon avis : Ce livre m’est littéralement tombé des mains et j’en suis d’autant plus désolé que Jean-Philippe Toussaint est un auteur dont j’aime le style d’écriture (nous sommes aux éditions de minuit, maison de Claude Simon et de Jean Echenoz ; on n’y édite pas n’importe qui) et j’avais d’ailleurs si je me souviens bien plutôt apprécié la vérité sur Marie et son énergie romanesque tout en ayant déjà posé des réserves quant à certaines longueurs…qui ici s’allongent encore. C’est une succession de  scènes de la vie quotidienne, de transits dans des gares, de déambulations ; on se demande ce que l’auteur veut nous dire et où il veut nous emmener. Marie, insaisissable femme fatale ne mérite-t-elle pas mieux que ces mornes descriptions ? Vers la fin quand même, l'auteur-narrateur, conscient que peut-être il ennuie ses lecteurs avance une explication :

    Je me rendis compte que tout ce que je vivais d’important dans ma vie était toujours transformé en images dans mon esprit, et que ces scènes qui avaient pu paraître anodines à l’origine, qui demeuraient prosaïques, contingentes ou fortuites, tant qu’elles restaient enfouies dans la vie réelle où elles avaient eu lieu, devenaient progressivement, reprises dans mon esprit, retravaillées, macérées et longtemps ressassées, une matière nouvelle, que je remodelais à ma main, pour la révéler, et faire surgir une image inédite, où intervenaient autant le souvenir que le sentiment, la mémoire que la sensibilité.

    Ceci excuse-t-il cela ? Presque. 

    lecture : novembre 2013

    éditions de minuit, 09/2013 ; 170 pages

    Kindle. note : 2 /5

  • CR251 : au revoir là-haut - Pierre Lemaitre

    412Lh92RjsL._AA278_PIkin4,BottomRight,-43,22_AA300_SH20_OU08_.jpgAlors que fusent les dernières balles de la guerre 14-18 , Albert et Edouard, deux soldats de la même compagnie sont les témoins des méfaits de leur chef, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle. Ce dernier, afin de motiver ses troupes et ainsi se couvrir d’honneur avant l’armistice assassine froidement deux poilus qu’il avait envoyés en éclaireurs. Edouard qui sauve Albert d’un ensevelissement provoqué par le lieutenant se fait démolir la tronche par un obus. Aidé d’Albert qui commet un vol de papiers, Edouard ne souhaitant pas retrouver sa famille bourgeoise se fait passer pour mort et prend l’identité d’un soldat tombé sur le front. Les deux hommes qu’un lien indéfectible unis  emménagent dans un petit appartement poisseux de Paris. Edouard est défiguré, n’a plus de mâchoire, se cache derrière des masques et se drogue avec de la morphine qu’André a bien du mal à lui trouver. Artiste dans l’âme, il dessine pendant qu’Albert additionne les petits boulots. Puis, rendu fou par la morphine il décide de monter une escroquerie impensable : dessiner des monuments aux morts, en faire un livret et les vendre aux communes et se barrer avec les acomptes avant que l’on s’aperçoit de la supercherie. Dans un premier temps, Albert, plus raisonnable refuse..mais il finit par accepter. Parallèlement, comme le monde est petit (surtout dans les romans où ça aide quand même), Henri d’Aulnay-Pradelle qui fait des affaires un peu louches dans les cimetières militaires se marie avec la soeur d’Edouard…Albert qui a besoin d’argent pour monter l’escroquerie accepte un poste de comptable que lui propose le père d’Edouard (qui croit son fils mort, je le rappelle pour ceux qui suivraient pas).

    Dans ce roman apocalyptique et désenchanté, on voit bien que tout le monde va droit dans le mur, consciemment et avec application. C’est une histoire absolument effrayante et qui fait mal aux êtres humains que nous sommes , incapables de tirer les leçons de l’histoire. La traîtrise, la cupidité et l’inconscience guident nos actes. La fraternité et l’amour mettent du baume au cœur mais trop peu.

    Pierre Lemaitre est spécialisé dans le polar et cela se sent dans ce roman écrit à la façon des grands nouvellistes du début du XXème. L’écriture sobre est au service de l’histoire.  C’est à tel point que bien que j’en ai pris l’habitude sur la kindle, je n’ai pas surligné un seul passage. 

     

    lecture : novembre 2013

    Albin Michel

    Kindle / 577 pages

    note : 4/5

  • un automne avec Proust (6-10%)

    C'est dans le paquebot MS Pont-Aven me ramenant d'Irlande (j'évoquerai ce voyage) que j'ai atteint les 10% de la Recherche. Nous étions le 5 novembre, Il était 5 heures du matin, j'avais appris la veille le décès de ma grand-mère (dont je salue ici la mémoire). Le paquebot s'éveillait tranquillement, la mer était correctement mouvementée et n'arrivant plus à dormir,  je venais de sortir discrètement de la cabine (où mes trois compagnons dormaient). J'étais seul dans un salon du niveau 5 et j'apercevais au loin les lumières de Roscoff. 

    Je suis au coeur d'un amour de Swann, ce roman dans le roman dans lequel le narrateur revient (alors qu'il n'est pas encore né) sur les débuts de le relation entre Odette de Crécy et Charles Swann. Le salon Verdurin dont font partie les deux amoureux (et Odette avant tout qui y a fait entrer Swann) en est le centre de gravité. C'est un salon de gens pédants, se trouvant au dessus de la masse moyenne des mondains et dans lequel on se moque des 'ennuyeux'. Mais le narrateur n'a de cesse de les ridiculiser et ce sont là encore se sont de savoureux moments de lecture.  

    A propos du docteur Cottard, par exemple :

     Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait pas poser : « Dites-vous cela pour de bon ? » Il n’était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait d’avance à son attitude toute impropriété, puisqu’il prouvait, si elle n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là, c’était par plaisanterie.

    Ou à propos de Mme Verdurin (qui dans les pages précédentes, prenant au sens propre des expressions figurées demanda  l'intervention du docteur Cottard afin de remettre sa mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri) :

    De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s'égayait de leurs " fumisteries", mais depuis l'accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux - et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d'être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d'une incessante et fictive hilarité - elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu'une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n'eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de réprimer, d'anéantir un rire qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite à l'évanouissement.

    Je finis un amour de Swann, ensuite j'abandonne Proust mais juste le temps de lire  le prix Goncourt.

  • un automne avec Proust

    La Recherche. 20 ans déjà ! 20 ans que j’ai lu le pavé de Proust et hasard du calendrier, voici que je m’y suis remis sur ma kindle (si j’avais imaginé en 1993 lire sur tel support alors qu’à l’époque je n’avais jamais touché un ordinateur). A court d’idée de lecture, j’ai donc débuté l’air de rien, sans trop y croire, sans me mettre la pression avec dans l’idée de tout arrêter dès la première lassitude. J’ai commencé avant de lire Canada de Richard Ford (compte rendu indigne d’ailleurs) et puis j’ai repris après. J’en suis à 5% et selon mes calculs, 1% égalant 60 pages, cela fait 300 pages (sur 3000 que compte l'oeuvre). Que voilà des précisions mathématiques bien dérisoires à côté du plaisir purement littéraire que je prends à lire Proust, un plaisir agrémenté de fous rires, car Proust me fait beaucoup rire. Ce qui est compliqué dans La Recherche ce n’est pas l’histoire, car cette dernière est très simple, (si tant est qu’il y en ait une), ce qui est compliqué c’est la longueur des phrases dont il m’est difficile parfois d’en défaire l'écheveau. Quand j’en ai vraiment envie, je la relis plusieurs fois mais avant tout si elle me procure un plaisir d’ordre esthétique ou bien si elle me donne l'impression de contenir une impression ou une idée communément partagée et quand j’en n'ai pas envie et bien je passe mon chemin, ce n’est pas trop grave, la Recherche, c’est un peu comme les feux de l’amour, on peut rater plusieurs épisodes sans être perdu.

    Je crois que 'à la recherche du temps perdu' (il faut appeler un chat un chat) est le roman qui s'accommode le plus à la lecture sur liseuse électronique. Je me souviens lors de ma première lecture, il y a vingt ans (faite essentiellement sur les poches avec la cathédrale de Rouen en couverture), je soulignais et annotais les sublimes passages et mettais beaucoup de temps ensuite à les retrouver. Avec la kindle, tout cela est simplifié évidemment et puis il existe aussi cette fonction recherche qui permet de retrouver en deux clics toutes les occurrences d’un mot( procédé largement utilisé par François Bon dans son essai Proust est une fiction (que je suis en train de lire sporadiquement)).

    Je ne sais pas combien de temps ça va mettre (peu importe) ni même si j’irai jusqu’au bout et je ne sais pas non plus comment je vais en faire profiter les trois lecteurs de ce blog, tout est possible.  Et comme disent les gens qui n’ont rien à dire, on verra (genre Deschamps qui, quand on lui demande quelle équipe il préfère que la France affronte en barrage répond prioritairement ‘on verra’, ça mange pas de pain et c’est sûr, on verra !).

    Pourquoi ‘Legrandin & cie’ ? Parce que Legrandin est le personnage qui me fait le plus rire. C’est un personnage secondaire certes, qui n'apparaît je crois que dans ‘du côté de chez Swann’ mais dont la personnalité et les grimaces sont disséquées par le narrateur avec une minutie et un humour inégalé.

    En guise d’apéritif, il sera donc question de Legrandin (emplacement 2652 sur 57226, page 129 du tome 1 collection la pléiade). Le narrateur et son père croisent ledit Legrandin au bord de la Vivonne (rivière qui traverse Combray, bourg normand où se situe l’action, il faut tout vous dire) Le père du narrateur (dont on ne saura jamais le nom) n’est pas sans savoir que la sœur de Legrandin, une certaine Mme de Cambremer habite à Balbec, station balnéaire normande où doivent justement se rendre pour deux mois sa femme et le narrateur et il a la désir de se faire rencontrer tout ce petit monde, ce qui pour une raison mystérieuse ne semble pas être du goût de ce snob de son interlocuteur :

    — Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.

    Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en souriant tristement — sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : « À quoi pensez-vous donc ? » Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit :

    — Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ?

    Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit :

    — J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.

    — Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du monde ?

    — Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite ; beaucoup les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs ; parfois c’est une simple maison solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, d’ailleurs discutable, sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus compensée. Elles sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. « Bonne nuit, voisin », ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l’habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation : « Pas de Balbec avant cinquante ans, et encore cela dépend de l’état du cœur », nous cria-t-il.

    Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, ce fut peine inutile : comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu’à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre sœur, et d’être obligé à nous offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui un tel sujet d’effroi s’il avait été absolument certain — comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du caractère de ma grand’mère — que nous n’en aurions pas profité.

    Avec Proust, plus c’est long, plus c’est bon. Ce passage me fait mourir de rire. Legrandin utilisant des trésors d’ingéniosité pas crédibles  pour cacher au père du narrateur qu’il a une sœur à Balbec est pathétique. Sinon, pour l’anecdote, on notera dans cette partie la seconde occurrence bretonne dans La Recherche, pas forcément à sa gloire puisque la baie de Balbec ne serait pas bonne pour les enfants car ‘déjà à moitié bretonne’.

    llt (et mp). 17.10.2013