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  • tentative (im)possible d'explication d'un poème de Arun Kolatkar

    Lorsque je veux jauger la popularité d'un écrivain ou autres, mon premier réflexe est de regarder s'il dispose  d'une page wikipedia. Or Arun Kolatkar (1931-2004) n'en a pas. Trop de chance ! On est dans l'underground de la littérature. Kolatkar était un citoyen de l'Inde qui vivait dans un quartier artistique de Bombay qui s'appelait Kala Ghoda. Je vais faire court. C'était un marginal qui n'a pas connu la gloire de son vivant (ni après sa mort n'empêche qu'il est dans la collection Poésie/Gallimard - vous savez cette collection que vous ne trouvez pas dans les librairies, merci le net) et qui un peu comme George Perec s'installait toujours dans la même rue et écrivait ce qu'il voyait..mais différence entre les deux : Perec faisait un inventaire très précis alors que Kolatkar s'envolait dans des rêves poétiques désopilants. Pour lui, la rue était juste une base de travail sur laquelle il s'appuyait pour écrire des choses invraisemblables. 

    Je retranscris ce poème en le transformant en poème en prose ( sinon, ça part trop en longueur). Si j'arrive à en trouver la clé, je vous en reparle après (sinon merci à Carla pour la découverte). 

    arun.jpgUn vieux pneu de vélo

    J'ai beau être un vieux pneu de vélo, une pelure de roue toute râpée, une anguille qui se mort la queue, un zéro de traviole, un shunya infirme - ce n'est pas pour autant que je compte me pendre à un épi de faîtage, ou moisir sur un toit couvert de mousse en compagnie d'une chaise bancale, d'une godasse gauche au sourire fendu jusqu'aux oreilles, et d'un escargot sans-logis pris dans le cercle vicieux de ma chatte.

    Je ne me vois pas non plus rejoindre une communauté à la noix de pneus de vélo ascètes qui vivent en colonies au sommet des arbres, et, les nuits sans lune, s'élèvent, dit-on, telle une volée d'oiseaux, pour se mettre en roue libre, faire la course d'un horizon à l'autre, s'accoupler librement, ou batifoler dans le ciel toute la nuit, avant de regagner leur perchoir sur des hôtes feuillus aux petites heures du matin et de rester là en suspens sans donner signe de vie jusqu'à la prochaine nuit sans lune. Foutaises que tout cela ! Et d'ailleurs, je ne suis pas du genre à me percher comme ça sur un banyan frappadingue ou un arbre de pluie grandiose. 

    Je n'entends pas le moins du monde laisser les cigales me pisser dessus, les chauve-souris chier sur moi ou une Tachardia Lacca me laquer le cuir. Très peu pour moi. J'aimerais mieux m'immoler, empuantir une belle matinée d'hiver et réchauffer des clochards frissonnant sur le bord de la route plutôt qu'écouter un criquet accorder son mini-Stradivarius électrique, et encore moins un orchestre entier de criquets qui ferait son show sous les étoiles en se livrant à des excès pseudo-wagnériens. Grands dieux, non ! En tout cas, pas tant que je teindrai la route, qu'un gosse déluré pourra grâce à moi s'en donner à cœur joie, ou tant qu'il y aura assez de gosses sur terre pour me flanquer une bonne claque sur le derrière suivie d'une autre, puis d'autres encore en rafale. Je frémis à chaque fois que je m'en prends une, mais c'est ce qui me fait aller de l'avant, j'imagine, c'est ma raison de vivre. A ce propos, je m'interroge, quand t'auras mon âge, ils seront combien à te courir encore après, hein, ma belle ? 

     

    Bien. Je devine le poète Indien (oui, les habitants de l'Inde sont des Indiens, j'ai vérifié), installé comme d'habitude à sa table de café habituelle. Il voit un vélo passer ou appuyé contre un arbre. Il décide, par la volonté de l'intelligence humaine de se prendre pour un pneu de vélo, c'est à dire rien de poétique, une bande de caoutchouc, à qui il donne une conscience. Et quand on a la conscience (humaine) d'être un simple objet, l'idée d'en finir avec cette "existence' peut effleurer l'esprit. Mais ce n'est pas le souhait de ce pneu. D'ailleurs (séquence premier degré : comment se suicider quand on n'est pas un être vivant ?) Après, c'est compliqué, l'idée du suicide étant rejetée, il explique à travers un rêve qu'il ne veut pas rejoindre tous ces boyaux qui la nuit venue se cachent dans les arbres, copulent même (mais comment deux chambres à air peuvent-ils faire l'amour, dîtes-moi ?) et s'envolent pour revenir au petit matin de simples pneus inertes.  Ce qu'il veut, ce boyau, c'est venir en aide aux plus pauvres ou faire plaisir aux enfants aussi ingrats soient-ils. 

    Evidemment, on peut aller plus loin. Ce poème est avant tout une allégorie de l'humain, le pneu est un vieil homme agonisant qui veut encore aider son prochain, aider des jeunes désœuvrés qui lui foutent des baignes. Il n'y a pas pire que la cruauté des enfants.  C'est presque trop naïf. Moi, j'ai un vélo, il est au fond de mon cabanon et la prochaine fois que je le sortirai et que je gonflerai ses pneus, j'aurai une pensée pour ce poème, tout en m'énervant sur la valve qui me crée à chaque fois des embêtements (pour ne pas être vulgaire). 

    Si vous voulez aller plus loin, je vous invite à lire la note de Pierre Assouline où il est question de la traduction du recueil (par Pascal Aquien et Laetitia Zecchini). Arun Kolatkar écrivait en anglais. Par ici

    Loïc LT

  • Gambetti est bien vivant !

    Gambetti (qui n'est pas mort - et donc pas enterré à Triqueville, pas plus que la mémé de Philippe Torreton -) qui existe en vrai et qui est quelqu'un qui m'est très proche tout en étant physiquement éloigné) et Apolline ( qui m'est encore plus proche dont en étant également physiquement éloignée) sont des fin lettrés donc je me permets de leur dire que pseudo ou pas, j'aimerais qu'ils mettent une majuscule à la première lettre de leur pseudo, parce qu'étant maniaque sur la question, je m'emmerde à corriger cette erreur non fondamentale. 

    Mais ceci est peu de de chose avec l'objet de cette note qui a pour but avant tout de revenir sur le texte que Gambetti a posté hier en commentaire. Je le retranscris ici. 

    Bonjour Loïc,

    Pourquoi un texte personnel, égocentré comme "La promesse de l'aube" a-t-il connu un succès mondial ? Et "Vipère au poing?" Et..... Je pense que dans son enfance se trouve un monde. Que l'on veut fouiller ou pas. Que l'on exprime ou pas. Voilà deux textes: sur le père, sur la mère. A toi de dire si l'intérêt dépasse le personnel.

    Gambetti

    Lorsque je passe sur le quai logistique, après quelques cafés, alors que les palettes de poissons surgelés passent, se chargent et se déchargent ; quand les contrôles s'enchaînent avec logique, quand les gestes trouvent naturellement leurs places, comme les pièces idoines d'un puzzle, une sorte d'emphase, un lyrisme me prend. Alors, c'est bien moi qui siffle « Summertime », mais c'est une réminiscence de mon père qui s'accompagnait ainsi au piano, sur la mezzanine du salon. Etait-ce alors l'été de sa vie ? Ou alors comme tout, c'était plus compliqué ; comme cet air triste finalement, avec des paroles optimistes. 
    Des temps meilleurs sont arrivés, et je les siffle à ta manière, en ton honneur. Dans les entrepôts frigorifiques, hantés de fantômes capitonnés, j'entretiens ce dernier lien sonore, cet air simple, infiniment modulé de variations. 
    Et je les siffle en orchestrant mes journées frénétiques. Comme toi qui avais besoin de construire. Tout le temps. Soir et week-end. Toi qui transformas en vingt cinq ans une bergerie en mas provençal avec dépendances. Toi qui entretenais un hectare de terrain. Toi qui me traitais de cossard, me disais que j'aurais pu faire polytechnique. J'ai finalement, vingt ans après, pris le même chemin productiviste que toi. Pour quoi ? Pour qui ? A qui ai-je à prouver ma valeur, sinon toi ? Et toi, à ton époque, était-ce la même impérieuse et muette obligation d'être à la hauteur des attentes du père? Et ces attentes étaient-elles atteignables ?
    Le père semble être celui qui a le pas suffisamment sûr. Celui qui a assez voyagé dans ses émotions pour supporter le tremblement des générations.

    Notre propriété de Roquevaire se termine par un mur de pierres sèches, une restanque, comme on l'appelle couramment en provençal. Si l'on suit la déclivité du terrain, l'ouvrage prend de la hauteur, mais, soudain, il bute sur un banc de calcaire qui transperce terre et végétation et occupe tout le fond du vallon. Cette roche est fendue à sa base, et, de cette fente suinte un mince mais continu filet d'eau pure, transparente. Une eau qui étincelle parmi les herbes brûlées alentour et qui alimente un gourd, une vasque naturelle, immobile, ceinte de calcaire gris. Ce qui choque, c'est que la végétation avoisinante n'a pas connaissance de cette exception. Autour, tout est sec.
    Lorsqu'on plonge ses yeux dans cette épaisseur de pur, s'agite une multitude de gammares. Parfois, si l'on soulève une pierre, une sangsue se contorsionne, signe de ponctuation dérangé dans son repaire. Mais, ce qui finit par attirer l'attention, dans ces quelques vingt mètres carrés, dans ce lac miniature, ce sont ces traînées de fine poussière beige, qui, si on les suit du regard, nous amènent à détecter de petits fuseaux posés sur leurs nageoires. Des poissons ! De petits chevaines qui m'observent du plus loin que le cirque d'eau le permet. Ils sont la preuve que la vie existe, ici, en continu ! Et si l'on regarde attentivement plus bas, il y a bien ce même ru qui repart entre les pierres et dévale vers le village loin, en contrebas.
    Ce rêve est récurrent ces derniers temps. Pourtant, il n'y a jamais eu de source chez nous. Tout juste un flot de boue qui, lors des pluies méditerranéennes d'automne, emprunte le chemin de moindre pente trois ou quatre jours par an. 
    Une nouvelle vérité sur ma mère se trouve dans cette vision onirique, je le sais. C'est comme si ce climat de relations arides, théâtre de brèves et violentes explications pluvieuses, avait jusque là interdit de remarquer une constance, une présence. Muette et pure.

    Je reviens déjà sur le préambule. Gambetti écrit " Je pense que dans son enfance se trouve un monde". J'ai rajouté le "dans" car je pense qu'il l'avait oublié, sinon la phrase n'a pas de sens. Alors, oui, non seulement notre enfance est un monde à part entière et ce monde n'est pas fermé puisqu'il conditionne ensuite toute notre existence. Je suis intimement convaincu de cela (c'est Freudien donc banal,  je sais) et excusez-moi d'y revenir sans cesse mais c'est justement devant le constat que bien que l'enfant se construit beaucoup lui-même et sait "encaisser des coups" plus qu'on ne pense, le cadre et la stabilité familiale, l'attention que les parents lui portent, l'écoute, les confidences etc sont essentiels. Pour avoir vécu une enfance pour le moins perturbée, j'essaie avec ma femme d'apporter à nos filles ce que n'ai pas eu la chance d'avoir ; de l'affection et le bagage pour rentrer dans le monde adulte. 

    Ensuite, "le poème en prose". Je ne te le dis pas pour te faire plaisir, je n'ai pas envie de te cirer les pompes mais je le trouve sublime, extrêmement bien construit. Subrepticement, tu arrives à transporter le lecteur d'un entrepôt frigorifique à ta maison familiale au milieu de la garrigue dans le sud de la France et le lien se fait grâce à cet air qui te revient, comme une madeleine de Proust et qui te rappelle ton père le jouant du piano dans sa villa, ce père " bâtisseur" qui a cru en toi mais qui te traitait de "cossard". On se retrouve plongé dans une villa du sud, bien loin du quotidien et des odeurs de l'entrepôt. On devine que la description de cette maison de ton enfance, de son jardin sec, où la végétation règne tout en subissant la sécheresse est une métaphore. Tu fais aujourd'hui des rêves d'eaux, de lac, de poissons ( lien avec l'usine où tu travailles). Cette eau justement n'est-elle pas une image du liquide amniotique dans lequel tu as baigné ? L'image de la mère arrive ensuite naturellement, sa présence mais en même temps son mutisme et sa pureté. A la lecture de ce texte, elle me reste mystérieuse. 

    C'est un poème imagé, très fort, cruel aussi, sur la complexité de la relation parents-enfant et lorsqu'on réalise ce qui a nous a manqué dans les premières années de nos existences. Je ne sais pas si je suis dans le vrai mais même si nos parcours n'ont rien à voir, je me retrouve un peu dans ce texte (que j'aurais été incapable d'écrire). Et j'ajoute même si c'est hors-sujet que je suis toujours persuadé que l'on devient vraiment un homme que lorsque le père est mort, malgré toute l'affection qu'on peut lui porter, malgré le désarroi quand on apprend son décès. Le vide.  Tant que son père est en vie, le fils (et la fille aussi mais là, je suis moins certain) même inconsciemment ne vit que pour prouver à son père ce qu'il est capable de faire. Il ne vit que sous le regard (même absent) du père. Bon, désolé, si c'est de la psychanalyse de comptoir mais c'est tout ce que je peux écrire ce soir. En tout cas, chapeau bas pour le texte. 

    Loïc LT 

     

  • CR314 : une vie française - Jean-Paul Dubois

    une vie française, Jean-Paul DuboisJean-Paul Dubois est fan de l’auteur américain Philip Roth (qui n’a jamais obtenu le Nobel de littérature ce qui est scandale quand on sait que le chansonnier de bazar, Bob Dylan l’a obtenu) et cela se ressent dans ce roman (qui est sans doute un peu autobiographique).

    Le parti pris de l’auteur a été d’associer la vie de ses protagonistes à celle de la vie politique française. D’ailleurs, les chapitres sont découpés en ce sens. On part de Gaulle pour finir en cour de mandat de Jacques Chirac. Tout commence au lendemain de la guerre à Toulouse. Le narrateur, Paul Blick est le fils d’un garagiste concessionnaire Simca et d’une mère corrigeant des articles de presse.

    Ensuite, bien que modeste et désabusé , Paul vit mille et une vies. Un temps rockeur, un temps journaliste, un temps photographe etc etc, sa vie suit le cours de l’histoire. Pleinement acteur des événements de mai 68 et donc ultra gauchiste dans l’âme, comme beaucoup dans son cas, il se voit rattrapé par la vie réelle au point de vivre après plusieurs liaisons avec une fille patronne inflexible d’une boite vendant des piscines à l'international. Par ailleurs, en sa qualité de photographe, il publie deux livres à succès sur le thème des arbres qui le mettent à l’abri de tout souci financier.

    Mais tout ce qui brille n’est pas or. Paul a du mal à se jeter dans ce monde ultralibéral à mille lieux de ses idéaux. Il trompe sa femme, Anna, comme il apprendra sur la fin qu’elle le trompait aussi et n’avait que faire de ses piscines.

    Finalement, tout part à vau l’eau (décidément, je n’ai pas de chance avec mes romans d’été). Après la mort accidentelle de sa femme, il est au bord de la banqueroute devant payer les dette laissées par son épouse. A la fin, il finit jardinier à son compte (après avoir été un vendeur de best sellers).

    On sent bien la patte de Phillip Roth dans ce roman mêlant la grande et la petite histoire. Son seul défaut est de manquer de crédibilité. Songez par exemple que Paul, non seulement devient millionnaire après avoir photographié des arbres (ce qui enlève au héros son côté français moyen) mais en plus il reçoit un coup de fil de Mitterrand lui demandant une série de photos ce qu'il refuse par idéologie. Ça en fait trop pour en faire un roman du genre “règne animal”. A l’actif, c’est un beau panorama de notre société de l’après-guerre jusqu’aux années Chirac et surtout rappelle le sérieux retournement de veste comme beaucoup de soixante huitards, d’un mec qui finalement accepte de plonger corps et âme dans le bain du libéralisme tout en étant conscient de ce rétropédalage.

    Le drame pour le narrateur, c’est que dans cet univers économique impitoyable où la famille pourrait servir un peu de garde-fous, il n’y trouve que conflits politiques (avec ses parents dans un premier temps) et avec Anna, ouvertement de droite mais dont la fin funèbre fait semer le doute.

    Des drames, de l’adultère, de la politique, le train-train quotidien (mais tumultueux souvent)...Jean-Paul Dubois fait évidemment du Philip Roth à la française dans un style simple et chronologique. Ce roman qui a reçu plusieurs prix (Fémina et Fnac) date de 2004 et nous replonge sans nostalgie dans la deuxième partie du XXème siècle avec ses francs et ses petits garages au coin de la rue.

    lecture : juillet 2017, éditions de l’Olivier, parution 2004. note : 4 / 5 (oui j’en ai marre de mettre de 4.5/5)

    Loïc LT