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  • # poésie contemporaine : extrait - Yves Bonnefoy

    DSC00634.JPGJ'avais installé ma liseuse subrepticement à côté des deux plateaux sur lesquels étaient disposés des mets quelconques. En face de moi Prisca, trop occupée à me parler d'anecdotes diverses et variées comme seules les femmes ont le secret ne s'était rendue compte de rien. J'aurais bouffé un prospectus en face d'elle qu'elle n'en n'aurait rien vu. Oh, j'exagère ! Nous déjeunions en périphérie de Vannes dans une boulangerie-snack bien située par rapport à nos bureaux respectifs. J'ai remarqué que lorsqu'on se retrouve à deux en dehors du quotidien, le vrai, la maison, les enfants, la bouffe à préparer, et bien, c'est comme une parenthèse. On se dit qu'on est vraiment con de se prendre la tête pour des conneries. Le quotidien et la monotonie qui l'accompagne sont un tue-l'amour.  

    A la limite, je n'avais pas besoin de sortir ma liseuse. La poésie, ce n'est pas que de la littérature, c'est vivre et profiter de l'instant présent et réaliser le bonheur de vivre ensemble, de construire une histoire à deux. 

    Elle m'a parlé d'une amie qui n'allait pas très bien. Alors, j'ai tourné la tête et je lui ai dit : " Mais a-t-elle gardé claire son antique liberté ?". 

    Je n'avais pas sorti cette phrase tirée du poème de Bonnefoy au hasard car je connaissais un peu cette amie et son antique liberté. Mais Prisca, la surprise passée ( encore que je l'avais sortie de façon si naturelle que dans un premier temps elle a pensé que c'était de moi, ce qui aurait été possible mais pas à cet instant, dans ce court espace-temps entre nos activités professionnelles, je n'étais pas inspiré). Bref, elle a vu la liseuse. Et je ne sais plus après si je lui ai proposé de lui lire le texte. Non en fait, je crois qu'elle n'était pas disposée. On a commandé un café et oublié Bonnefoy, une bonne fois pour toutes. Que c'est drôle !

    Mais dans l'après-midi, j'ai copié le poème sur mon sous-main. J'ai réfléchi à la question. L'homme est plus fort que le cosmos car il a conscience de lui-même. Des planètes ou des galaxies sont entrées en collision, des comètes ont fait vaciller la Terre et malgré leurs puissances astronomiques, la fracture totale ne s'est pas produite et la vie est advenue. 

    La femme est la création ultime d'un dessein dont nul ne sait le pourquoi du comment. Elle est dépendante des éléments (astreinte) mais elle est libre, plus libre que la flore (les vents les plus hauts) qu'une tempête peut abattre. Et cette puissance humaine est innée, elle naît dès la naissance et est déjà plus forte que les étoiles qui sont tributaires des aléas du chaos de l'univers. 

    Loïc LT

    Poème de Yves Bonnefoy extrait du recueil Hier régnant désert ( 1958)

     

    Combien d'astres auront franchi
    La terre toujours niable,
    Mais toi tu as gardé claire
    Une antique liberté.

    Es-tu végétale, tu
    As de grands arbres la force
    D'être ici astreinte, mais libre
    parmi les vents les plus hauts.

    Et comme naître impatient
    Fissure la terre sèche,
    de ton regard tu dénies
    Le poids des glaises d'étoiles.

  • # poésie contemporaine : Élégie - Guillevic

    Élégie

    Lorsque nous tremblions
    L'un contre l'autre dans le bois
    Au bord du ruisseau,

    Lorsque nos corps
    Devenaient à nous,

    Lorsque chacun de nous
    S'appartenait dans l'autre
    Et qu'ensemble nous avancions,

    C'était alors aussi
    La teneur du printemps

    Qui passait dans nos corps
    Et qui se connaissait

    Guillevic ("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

     

    Ma stratégie fonctionne à merveille. Plus je parle de poésie contemporaine, plus l'audience du blog diminue. Ainsi, tout revient comme avant. Ceci va redevenir un  petit blog secret, que même Google ne référencera plus ou alors au bout d'une longue et laborieuse recherche. Pour vivre heureux, vivons cachés, entourés de recueils de Guillevic, Francis Ponge (ou Francis, ton tour viendra -), de Paul-Alexis Robic dont la bibliothèque de Quistinic porte le nom et tant d'autres encore.

    J'essaie d'être en osmose avec les saisons. Donc, continuons avec le printemps...qui est évident car, voyez cette photo prise cet après-midi au lieu-dit La Coulée Verte à Baud :

    DSC00626.JPG

    Ce poème de Guillevic aurait très pu être écrit au bord du ruisseau qui coule au milieu de ce parc. Après tout, il n'est pas exclu que Guillevic qui était de Carnac ne soit pas passé un jour par Baud. Qui peut dire le contraire ? (si un jour tu vois qu'une pierre te sourit, iras-tu le dire ?) Admettons. Il se promène dans le parc et invente des vers et puis rencontre une Baldivienne. Ils s'assoient sur un banc sur lequel on vient de refaire la peinture mais ils n'ont pas vu l'écriteau mais ils s'en foutent. Ils se sont reconnus au premier regard, ce sont des poètes tous les deux, des rêveurs, des êtres contemplateurs en marge de la société. Ils ne voient de la vie que ceux que les autres ne voient pas. 

    Il devait faire froid ce jour-là, comme souvent en mars ou en avril et d'autant plus lorsqu'on s'installe au bord d'un ruisseau, à même le sol humide. Ils se touchent quand même mais les corps ne se réchauffent pas si facilement par un simple contact. 

    Alors , ils se sentent bien, leurs corps leur appartiennent enfin et ne sont plus utilisés à des fins mercantiles ou autres affaires humaines.  Quand on se sent si bien et qu'on a le sentiment de se connaître depuis longtemps, il n'y a pas besoin de parler pour se rapprocher. Les corps suffisent. Le langage n'est utile que lorsqu'on n'ose pas laisser parler nos corps. Ce couple avançait par la simple communion des corps. Et puis, aidée de la nature qui s'éveille autour, comme ce saule, comme ces fleurs printanières, le couple n'est plus qu'un corps qui se connait. 

    Loïc LT