Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Isabelle ou le Chat de Schrödinger

Depuis quelques mois je connais une fille qui habite Saint-Malo-de-Beignon. C'est un bourg qui me parle car lorsque j'effectuais mon service militaire à Guer, le soir, on sortait avec quatre ou cinq bidasses, on achetait de la bière et on allait les boire au bord d'un étang situé près de ce bourg. Et quand on était bien éméché, on se foutait à poil 100%, on courait vers le ponton et on se jetait à l'eau. C'est le seul souvenir que j'ai de ce bourg, c'est pour ça que lorsqu'Isabelle m'en a parlé, j'ai repensé à ces soirées au bord de cet étang dont je ne sais le nom.

Cela fait plusieurs mois que je connais Isabelle. Quand je l'ai connue, elle n'allait pas bien et puis j'ai assisté à sa transformation. Mais on se parlait très peu. Un jour que pour une fois je lui parlais, j'ai dû lui dire que je m'intéressais à la physique quantique, elle m'a demandé alors si je connaissais le chat de Schrödinger. A part mon chat Merlin, je ne connais pas le nom des chats des autres et donc encore moins de celui du dénommé Schrödinger. Je lui ai répondu que non mais ça m'avait surpris qu'elle me sorte ça de façon si naturelle comme ci elle me disait qu'il faisait beau dehors. Lorsque je suis rentré chez moi, j'ai en effet trouvé l'endroit où il en était question et l'expérience de ce chat qui existe et n'existe pas et qui est en fait un fondement de la physique quantique mais je vais éviter les explications.

J'ai su plus tard qu'elle avait un sérieux bagage scolaire et qu'elle avait participé à une conférence sur le quantique et qu'à côté d'elle était assis un des frères Bogdanov.

Petit à petit, on s'est mis à discuter de plus en plus de choses métaphysiques. J'étais agréablement surpris de sa transformation. D'une fille très effacée portant tout le temps un espèce de gilet rose, elle était devenue plus féminine jusque porter une jupe. Enfin, je croyais que c'était une jupe mais en fait c'était une robe. Un autre jour, elle portait une robe longue que j'aimais moins mais j'ai pas osé lui dire que ça ressemblait à un sac à patates. Physiquement de visage, je ne saurais trop dire. Je devinais qu'un mystère s'y cachait et les traces d'un passé assez lourd. Je ne posais aucune question sur sa vie qu'elle me distillait tranquillement. J'ai su qu'elle avait une fille mais je ne sais plus son âge et surtout qu'elle avait un mec qui s'appelle Cédric. Comme elle commençait à m'attirer, je lui disais en rigolant que j'allais tuer ce Cédric et donc qu'il me fallait abattre tous les Cédric de Nantes où il habitait car je ne savais pas son nom de famille. Souvent alors qu'on buvait un café ensemble avec d'autres individus, son téléphone sonnait et elle répondait "coucou chéri". J'aurais dû être indifférent car je ne savais pas ce qu'il se passait dans mon cerveau. J'étais fragile moi aussi et je n'avais pas du tout confiance en moi. J'étais en surpoids et le soir quand je me regardais dans la glace, je faisais des grimaces pour ne pas me voir en vrai. C'était une époque où on mangeait dans le même restaurant et j'étais surpris qu'elle se mette à une table avec des vieilles personnes alors que j'étais souvent seul à une autre table comme un con. Je ne le sais pas encore...mais tout ça est fini. Il y a de fortes chances qu'on ne se revoie plus. 

Mais je n'ai pas encore dit l'essentiel. Un soir, perdu dans mes pensées forcément métaphysiques autant que discrètement sentimentales, je doutais plus que jamais de l'existence de la matière et donc de l'atome. Seule Isabelle me posait des questions là dessus. On jouait à un jeu de société à deux, trois ou quatre mais souvent la partie s'interrompait lorsqu'elle et moi discutions de choses et d'autres. Elle ne venait pas souvent et ça m'énervait et je ne savais pas trop pourquoi. Un jour que je devais quitter Vannes, je lui ai envoyé un message. Un ami que j'avais souvent au téléphone m'avait dit "arrête de réfléchir et fonce". C'est vrai, cette putain de vie est trop courte, pourquoi se fixer ces interdits ridicules ? Prendre un râteau n'est pas la fin du monde. Donc je lui ai envoyé ce texto : "heureusement que je ne suis pas resté plus longtemps à Vannes parce que j'étais en train de tomber amoureux de toi". Et à ma grande surprise, j'ai eu très vite cette réponse : " j'avoue que moi aussi. Je l'ai ressenti, ça m'a troublée puis je me suis ressaisie". Je dois dire  que je n'ai pas bien compris cette réponse. A-t-elle ressenti que je tombais amoureux d'elle et que ça la troublait ou bien elle avouait qu'elle aussi était en train de tomber amoureuse de moi ?  En tout cas, ensuite, une fois lancé, j'ai poursuivi par un "un jour, nos mains se sont touchées et j'ai eu des frissons partout. C'est très bien que tu t'es ressaisie". Je mentais, je ne voulais pas qu'elle se ressaisisse. Elle avait un mec qu'elle aimait et elle venait même de faire les présentations à ses parents dont elle m'a dit laconiquement que ça s'était bien passé.

Il est deux heures du matin. En écrivant cette note, j'écoute Franck Sinatra. Ecouter ce chanteur me rassure, m'apaise. A propos de chanteur, Isabelle m'avait fait écouter des choses qu'elle aimait et surtout à la question "qu'est ce que tu écoutes ?", elle ne m'avait pas répondu bêtement comme la plupart des gens "un peu de tout". Je me souviens qu'elle m'avait fait écouter Damien Saez un chanteur que je ne connais que de nom. Au fond de moi, je lui pardonnais alors de ne jamais avoir entendu parler de Dominique A. Ce chanteur sans doute le plus prolifique et inspiré de France reste totalement inconnu du grand public. Il lui manque sans doute un tube. J'en ai fait un peu écouter à Isabelle et notamment "il ne faut pas souhaiter la mort des gens" et j'ai profité de l'occasion pour lui dire à nouveau que je voulais tuer Cédric. 

Ayant quitté Vannes, j'ai fait exprès de ne pas lui envoyer de message pour voir si elle allait m'en envoyer. J'ai attendu deux jours sans trop y croire et hier soir j'ai reçu un "y'a qu'à toi que je peux raconter tout ça car on est libre d'en parler sans limite" suivi d'un autre message "on se ressemble beaucoup". Je ne vais pas dire de quoi elle parlait dans le premier message. En tout cas, je me disais qu'on avait échangé cette troublante relation que par texto. A ce dernier texto, je lui ai bêtement envoyé les paroles d'une chanson de Daho qui s'intitule "on se ressemble". Peut-être espérait-elle quelque chose de plus personnel. On ne sait jamais ce qui se passe dans la tête d'une femme.

Aujourd'hui, nous ne nous voyons plus. Est-ce une histoire impossible ? Je crois que oui mais elle ne m'a pas servi à rien. C'était pas grand chose mais ça me redonnait un peu confiance et elle, je ne sais pas. Je vous l'ai déjà dit, lisez un peu. On ne sait jamais ce qui se passe dans la tête d'une femme !

En tout cas je me souviendrai longtemps d'elle. Que de chemin parcouru depuis le chat de Schrödinger. Cette expérience est tellement sidérante que je vous pose ici ce qu'en dit wikipedia : 

C'est la mesure qui perturbe le système et le fait bifurquer d'un état quantique superposé (atome à la fois intact et désintégré par exemple… mais avec une probabilité de désintégration dans un intervalle de temps donné qui, elle, est parfaitement déterminée) vers un état mesuré. Cet état ne préexiste pas à la mesure : c'est la mesure qui le fait advenir. 

Je me suis fait ma propre interprétation de cet énigmatique extrait : les choses n'existent que parce qu'on les voit. J'en parlais à Isabelle et bien qu'elle respectait mon opinion, elle n'était pas du tout d'accord. J’insistai sur le fait qu'elle n'existe que parce que je la vois donc en ce moment précis au cœur de cette nuit, elle n'existe pas. Elle m'appartient donc puisqu'elle n'existe que lorsque je la regarde. Oui, j'ai remplacé la mesure par le regard. C'est rassurant de penser ça. Je ne la reverrai sans doute jamais mais elle m'appartient. 

Loïc LT

Commentaires

  • C'est de l'autofiction ? J'aime bien ce texte, et je suis contente que tu te remettes à écrire :-)

  • Une histoire vraie, tout simplement

    C'est en lisant ton blog que ça m'a donné envie d'écrire. Merci.

Écrire un commentaire

Optionnel